eleonore lubna

Ipamamu - Histoires de Wawaim, est une plongée dans le conflit qui opposa les Awajùns au réalisateur allemand Werner Herzog et à son projet de film Fitzcarraldo qu’il souhaitait réaliser dans la région du Alto Marañón au Pérou.

Dès 1978, Walter Saxer (producteur de Werner Herzog) parcourut le pays à la recherche d’une montagne qui rappellerait l’isthme gravit par le bateau à vapeur de Fermin Fitzcarrald à la fin du XIXème siècle. Il survola Wawaim, communauté in­digène située sur une montagne entre les fleuves Cenepa et Marañón à la fron­tière avec l’Équateur. C’était dans cette zone à l’extrême ouest de la forêt amazoni­enne, où les éléments géographiques semblaient être réunit pour son projet, que le cinéaste allemand et son équipe eurent l’occasion d’établir un premier campement de tournage, sur la plage de Wachints, en aval de Wawaim. Mais le bateau à vapeur de Fitzcarraldo ne gravit finalement jamais cette montagne : le refus des Awajùns d’accueillir et d’oeuvrer à la réalisation du film obligea le réalisateur à partir tourner au sud du pays, sur les fleuves Urubamba et Camisea.
Cet échec pour Werner Herzog fut en revanche pour les indigènes un moment poli­tique important et fédérateur ; le Consejo Awajùn y Wampis (première organisation représen­tative des populations indiennes de la région créée en 1977, à l’époque appelée, Consejo Aguaruna y Huambisa) acquit de l’importance et de la visibilité lors de cette lutte. Face au mépris du cinéaste et de son équipe pour l’organisation politique et ethnique des Awajùns, ils refusèrent de participer à la réali­sation du film, s’opposant notamment a rejouer un pan douloureux de l’histoire des peuples amazoniens. Face à l’insistance de Werner Herzog et des pratiques vio­lentes de ses alliés péruviens, les Awajùns s’organisèrent pour faire reconnaître cette situ­ation comme une violation de leur droit de propriété, d’usage et d’autodétermination dans leur territoire.

La création du Conseil Awajùn et Wampis en 1977 et le conflit de 1979 représente dans l’histoire des Awajùns le passage de la réciprocité négative à la réciprocité positive : première bataille menée de manière bureaucratique et légaliste, la tradition guerrière des Awajùns prit la forme, en 1979, de réunions politiques, lettres, documents juridiques et d’allers et retours entre le Alto Marañón et les ministères à Lima. Le Conseil Awajùn et Wampis communiqua sur leurs actions en invitant Manfred Schäfer à venir documenter photographiquement la lutte en cours et développa son réseau pour contrer les attaques lancées par le cinéaste dans la presse. L’activité du Conseil Awajùn et Wampis et le projet de Werner Herzog auront comme principales conséquences au long terme de situer les peuples indigènes comme des acteurs politiques à part entière. Les années 1980 en Amérique Latine seront marquées par la création des différentes associations politiques de défense des droits des peuples indigènes tant au niveau local, régional, national et interna­tional.

Avec l’aide des principaux protagonistes indigènes de la lutte, Evaristo Nugkuag Ikanan, Antuash Chigkim Mamaik, Delfin Nujigkus Payag et Raquel Caicat Chias, des anthropologues Silvia Romio et Ingrid Kummels, de l’agronome Eric Sabourin, de la militante Kathe Meentzen, et de la cinéaste Nina Gladitz nous avons réunit différents récits du conflit et des documents (archives, photographies, film, enregis­trements sonores et articles de presse) ayant été produits à l’époque.

Il s’agissait ensuite de restituer cette base d’informations à la Communauté Native de Wawaim car cette histoire leur appartient et la volonté qu’ont les autorités du village qu’elle ne soit pas oubliée se heurte bien souvent à l’inaccessibilité des documents et des faits. Le projet sur lequel nous nous sommes mutuellement engagés était donc de constituer un socle commun sur lequel nous pourrions travailler collectivement dans la réalisation de représentations de leurs luttes, et sur un projet d’exposition et de livre. La plupart des habitants avait oublié les épisodes clés de la lutte, les raisons du refus de leurs aïeuls et n’avait jamais ou peu pris connaissance des différentes représentations du conflit. En écho à ces documents et à partir des souvenirs des principaux meneurs encore vivants, des imaginaires des générations actuelles de Wawaim et de savoir-faire traditionnels, nous avons collectivement façonné un nou­veau portrait de cette lutte.

Projet en association avec Louis Matton.

Développé avec Berta.me